« On a mené des batailles mémorables »
« Quand on créait le syndicat du
BTP, les Sénégalais étaient
peu nombreux dans le secteur.
Il n’y avait que Aliou Sow (CSE),
Mamadou Sylla, Ibou Ndiaye (SOECO),
Momar Dieng (Electricité) et moi-même
du COSELEC. Tout le reste, c’était des succursales
de grandes entreprises françaises.
Avec elles, on formait ce qu’on appelait la
Fédération syndicale des entrepreneurs du
BTP, affiliée au CNP. Au départ, l’ambition
était d’améliorer la communication entre
les acteurs du secteur privé, échanger, se
connaître et voir comment faire pour
défendre nos parts de marché. C’est là où
les intérêts on commencé à diverger. Les
grandes entreprises ont commencé alors à
montrer un désintérêt à ce que nous faisions.
Ce qui a créé la scission au niveau
du Syndicat avec d’autres raisons.
C’est en ce moment que naquit la CNES
avec son propre syndicat de BTP. Le 1er
président en fut Aliou Sow (CSE), j’étais
son secrétaire général pendant 3 ans et je
lui ai succédé après. Ça a été mouvementé
parce que les principes pour lesquels on
se battait et qu’on avait quitté le CNP, il fallait
les mettre en avant. Sur plusieurs chantiers.
Le plus grand fut la réhabilitation du
Code des marchés dont les travaux ont
duré plus de 5 ans. Nous avons eu
des avancées. Comme la protection
de 10% pour les entreprises à capitaux
sénégalais, des systèmes de
marchés à corps d’Etat séparés.
Nous avons introduit la notion
d’identification et de classification
des entreprises. Ces chantiers, qui
ont démarré dans les années 90,
n’ont abouti que récemment.
Il y avait une ambiance et une
qualité de communication qui ont
permis de créer de la sympathie
entre nous. Au fur à mesure que
nous défendions nos principes, les
intérêts du secteur privé, nos parts
de marché, l’évolution technique et
la diversification des segments de
marché. Je crois que l’Administration
elle-même avait fait sienne
nos batailles avant- gardistes.
Aujourd’hui, le résultat est là, même
si ce n’est pas terminé. Mettre en
place un Code des marchés, un système
de classification n’est pas une fin en
soi. Il faut l’appliquer et là, il faut beaucoup
de communication, de relations
publiques pour parfaire le processus.
La pyramide entre les entreprises est
également bouleversée. Hier, il y avait les
entreprises multinationales, les moyennes
et les petites. Ce qui n’est plus le cas. Vous
trouvez 3 ou 4 grosses. Après, c’est le
désert et puis, ce sont les sous-raitants. Ce
n’est ni harmonieux, ni équilibré. Les marchés
d’Etat ont pris des proportions telles
que les entreprises moyennes ont des difficultés
à les réaliser ou même à soumissionner.
Les grandes entreprises accaparent
tous les marchés, les gros comme les
petits. Donc, la petite entreprise, qui devait
avoir une ambition de développement, est
cantonnée à un petit niveau de sous-traitant,
avec un chiffre d’affaires contrôlé,
calibré qui ne lui permet pas d’aller loin.
Ce n’est bon ni pour l’Etat, ni pour la communauté.
Aujourd’hui, avec les entrepreneurs sortis
de Polytechnique et qui ont fait leurs
armes dans les grandes entreprises, on voit
le créneau commencer à se remplir. Mais
il faudrait booster un peu plus. Les petites
entreprises capables de faire un chiffre
d’affaires de 5 ou 6 milliards par année,
vous les comptez sur les doigts d’une
main. Seules 3 ou 4 grandes entreprises
réalisent 10 à 20 milliards. Cela pose problème.
Chacun doit avoir un créneau lui
permettant d’avoir des ambitions de développement.
Dans les corps d’Etat où il peut
avoir des ouvriers qualifiés. Aujourd’hui,
des corps d’Etat se perpétuent en famille
alors qu’avant, il y avait des gens spécialisés
dans la peinture, d’autres dans la plomberie
et les sanitaires, dans la menuiserie
bois…
Cette distinction, prônée avec le système
de qualification, permet d’avoir des
ouvriers qualifiés dans chaque domaine,
de baisser les coûts et de faire en sorte que
le Sénégal puisse regorger de compétences
dans les différents métiers du BTP. Il
faut les reconstituer avec la formation professionnelle.
Avant, la solidarité était beaucoup plus
vivante. On se battait dans des créneaux
reconnus pour chacun, même si nos
adversaires étaient des multinationales.
On avait des relations bien huilées avec
l’Administration. Aujourd’hui, les relations
sont plus heurtées. On a l’impression qu’il
y a des divergences sur le fond alors qu’à
la limite, si on analyse la situation, il ne
doit pas y en avoir. Le Sénégal est un pays
avec des prescripteurs, des maîtres
d’oeuvres, des maîtres d’ouvrages que
sont l’Etat, les institutions...
Maintenant, les choses ont évolué avec
le SN BTP qui a donné plus de contenus
en termes de volume d’entreprises, de
chiffres d’affaires et d’emplois créés. Mais
je suis désolé de constater qu’aucune
entreprise du Syndicat ne participe à la
réalisation des grands travaux de la
Corniche et de l’Autoroute. L’autoroute,
certes, c’est Bara Tall, mais en partenariat
avec des Chinois. Est-ce que Bara Tall ne
pouvait pas le faire avec d’autres
Sénégalais ? Une réflexion que je lance. Le
potentiel existe et il est très important. En
termes de résultats et d’objectifs, nous
devons avoir plus d’ambition. Il ne suffit
pas simplement de dénoncer, mais aussi
proposer des solutions aux préoccupations.
Je pense que les jeunes qui animent
ce syndicat ont la capacité et le talent pour
y arriver. »