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Dossiers PAPE NDIAYE (Haute Couture)
Publié le 1er juin 2006 à 22h12

« Balzac, l’auteur du Traité de la cravate, aimerait Pape ; il ferait de lui le maître tailleur des princes de la vie élégante de notre temps et s’amuserait de voir ceux-ci entrer dans sa boutique, survoltés mais confiants pour l’apostropher d’un « Pape, j’ai besoin de vous ! »

Cette citation est tirée du press-book de notre compatriote Pape Ndiaye, le plus célèbre couturier africain installé au coeur de la capitale française, dans ce qui est appelé « le triangle d’or de la mode parisienne ». Sur l’avenue Rapp, aux confins du Faubourg Saint-Germain, par-delà le pont de l’Alma et pas très loin des Champs Elysées, communément appelées « la plus belle avenue du monde ». Pour commencer la rubrique « Sucess-story », Réussir est allé à la découverte de ce self-made man africain pas comme les autres et qui pourrait être un modèle pour la nouvelle génération d’entrepreneurs. Voici le premier entretien qu’il a jamais accordé à un journaliste de son pays d’origine.

Monsieur Pape, comme on l’appelle dans le Tout- Paris, a fait du chemin. Un très long chemin qui a conduit un beau gosse de 13 ans à abandonner les études et à s’initier au métier de tailleur dans l’arrière-boutique d’un beau-frère. Figurez- vous que ce n’était point pour subvenir aux dépenses de sa famille mais plutôt… pour se saper ! Cela se passait au début des années 60. Le gosse n’était pas du tout d’une famille démunie. Loin de là ! Avec notamment un grand-père, Boukar Ndiaye, qui fut le premier maire noir de Gorée, un père médecin et une mère avocate, chacun de son côté, voulant que le fils perpétue sa carrière. Ou tout au moins, poursuive les études le plus loin possible et réussisse dans la vie. Avec, à la clé, « un vrai travail » d’intello et tout sauf manuel. Comme semblait bien le prédestiner cette obstination à « tirer l’aiguille ». Mais comme on ne peut pas échapper à son destin…

Un Monsieur BCBG

Aujourd’hui, après presque quarante ans de métier, pour l’essentiel à Paris, Grand Pape, comme l’appellent ses jeunes protégés, peut s’estimer fier d’avoir réussi son pari. D’abord celui de s’être fait un plaisir perpétuel en s’habillant toujours élégamment. Bon chic, bon genre, avec classe et raffinement. Le moins qu’on puisse attendre d’un maître tailleur qui habille bien des « grands de ce monde » . Ensuite, il a réussi à se faire un nom et à avoir pignon sur rue dans ce monde très sélect de la haute couture parisienne. Surtout pour un Africain qui a choisi le plus difficile en s’attaquant à la niche du « haut du haut de gamme ». Enfin, il peut dire aujourd’hui « Alhamdoulillah » (rendre grâces à Dieu) pour s’être réalisé économiquement et socialement jusqu’à être considéré comme « l’une des plus belles réussites sénégalaises, pour ne pas dire africaines à Paris ». Il fallait le faire… Monsieur Pape, c’est d’abord un bel homme, grand, la cinquantaine, toujours tiré à quatre épingles et qui vous parle de son métier avec une passion captivante. Il faut l’avoir rencontré dans sa luxueuse boutique de l’avenue Rapp, discuter longuement avec lui, y croiser des clients prestigieux pour comprendre davantage le personnage qui se cache derrière l’homme discret, à la limite du secret. Sa philosophie de la vie est largement inspirée de la conception senghorienne de « enracinement et ouverture » avec un ancrage solide dans les valeurs de civilisation africaines et une foi inébranlable en Dieu. Pour quelqu’un de si « branché » sur le monde occidental, c’est un atout de taille... Aujourd’hui, il revendique ostensiblement ses origines de « Boy Médina », les valeurs de solidarité et d’entraide qui les fondaient, son appartenance à la tarikha tidjane et ses parentés léboues. Notamment avec son oncle, le ministre Mamadou Seck qui le lui rend bien quand il nous confie que « c’est mon neveu préféré ». Pape a aussi une vision et un amour de son métier qui sont tels qu’ils priment sur tout le reste. « Maître tailleur il est, maître tailleur, il restera » même s’il pouvait se prévaloir de sa fonction de chef d’une entreprise qui emploie une équipe de professionnels, tous des blancs, aguerris dans le métier. Il est parvenu à imprimer une marque, à imposer un label, « Pape » , connu et reconnu, de partout dans le monde, par les initiés qui le reconnaissent au premier coup d’oeil. Il définit lui-même son label comme un « un style assez spécial, un mélange du chic de l’Afrique, de la création italienne, de la rigueur britannique et de la recherche française. Mon style, c’est celui de l’Africain dans la mondialisation ». Cela veut tout dire… Enfin, il y a son statut de leader, d’origine africaine, qui l’oblige toujours à faire plus et mieux. Ne serait-ce que pour conforter une notoriété bien établie et préserver une certaine image de qualité, de sérieux, de travail bien fait, avec soin, dans les délais et, s’il vous plait, avec une obligation de zéro défaut.

Une clientèle Haut de gamme

Le prix à payer pour parvenir à ce niveau de notoriété ? Incommensurable ! Surtout pour un jeune Africain de 17 ans qui débarque à Paris pour s’inscrire à la réputée Académie internationale de coupe Vauclair-Darroux. Et y passer, entre 1973 et 1979, pas moins de 9 diplômes et certificats. Ce qui lui a permis de connaître toutes les ficelles du métier et de les maîtriser sur le bout des doigts. Jusqu’à être surnommé « l’Africain aux doigts d’or », « champion toutes catégories de la coupe aux ciseaux ». Lui-même le reconnaît « puisque je crois avoir un don, une aptitude, j’ai continué… » A faire les beaux jours de grandes maisons de couture de la high society européenne. Notamment de l’une des plus fameuses, Hackett, qui est le fournisseur attitré de la Couronne britannique et réputé pour ses coupes légendaires. Et qui habille des célébrités du pays de Sa majesté comme David Bowie, Mick Jagger, Paul McCartney et bien d’autres lords anglais. Aussi, quand Hackett ouvrait sa première boutique à Paris, c’est à Monsieur Pape qu’incomba la responsabilité de réaliser les coupes. Un honneur pour le moins redoutable ! « Je n’ai pas choisi, racontet-il, la facilité en m’installant en Europe. J’ai commencé avec une clientèle de la haute bourgeoisie européenne qui a cru en moi et m’a poussé vers l’avant. Je ne me sous-estime pas mais j’ai toujours besoin de prouver que je peux encore mieux faire. J’adore la compétition, dans le vrai sens du terme, c’est ce qui fait la liberté. Lorsqu’un client vient chez moi puis va ailleurs, ça m’intéresse. Parce que ça prouve que je peux faire plus et mieux. » Aussi, Monsieur Pape peut-il se glorifier d’avoir une clientèle de choix, de l’Establishment européen et africain. Des hommes politiques, des banquiers, des avocats, des stars du show-business… Comme il les qualifie, « des hommes de tous âges à partir du moment où ils ont des responsabilités professionnelles, sociales ou politiques. Des hommes qui doivent faire attention à leur image. Le costume est pour eux un outil de travail ». Le costume comme outil de travail, cela veut tout dire… Des personnalités, en général, tellement haut placées que Monsieur Pape n’hésite pas à prendre l’avion, très souvent, pour livrer leur commande au pays. Ou à domicile ou au bureau à Paris.

Lors de mon premier passage dans sa boutique et atelier de l’avenue Rapp, je l’ai trouvé avec une pile de tissus sur la table basse du salon. « Une commande d’un chef d’Etat », me glissa-t-il. Qui ? Motus et bouche cousue parce qu’ « avec vous, les journalistes, on ne sait jamais… » C’est dommage pour les lecteurs. Il se confie quand même. « Au départ, j’ai créé la boutique de l’avenue Rapp pour des clients qui se déplacent pour moi, pour la qualité de mon travail. Je ne faisais pas du prêt-à-porter mais du tailleur, la grande mesure et la demi-mesure. Par la suite, j’ai développé la ligne de prêt-à-porter pour les clients qui veulent des vêtements rapides. Une fois ce rêve réalisé, j’ai voulu entrer dans le domaine commercial à 100 %. J’ai alors pris pied sur la rive gauche et la rive droite (Ndlr : de la Seine). » Il faut comprendre par là, en plein centre de Paris, dans les quartiers huppés de la politique et des affaires. Notamment avec la deuxième boutique inaugurée en 1998, sur l’avenue Georges V, à côté du célèbre palace de même nom et de réputation mondiale. Aujourd’hui, la marque « Pape », ce sont des costumes taillés dans des tissus nobles, Super 100, coton, gabardine, lin ou soie. Des vêtements qui, selon la presse spécialisée, « ont abandonné le style pur british pour opter vers une élégance classique francisée ». C’est aussi tous les accessoires frappés de l’étiquette « Pape » . Comme les chemises, les cravates, les boutons de manchettes, les chaussettes, les chaussures, les bretelles, les ceintures… de même que l’eau de cologne et l’after- shave. Du vrai business ! Un business que Pape a commencé à développa à partir de 1991 quand il a racheté l’antenne parisienne de Hackett, la vieille maison londonienne qui l’employait et qu’il rebaptise de son prénom, « Pape ». Une légende venait de naître… Au point qu’en 1995, avant de quitter le pouvoir, le président socialiste, François Mitterrand le jugea suffisamment méritant pour l’élever au grade de « Chevalier de l’Ordre national du Mérite de France » . Une véritable consécration pour le maître tailleur africain dont le travail venait d’être reconnu par les autorités de son pays d’adoption. Une décoration qui lui a été remise le 10 mai par Jacques Godfrain, un ministre de la droite, cohabitation obligeait… Et qui prouve davantage le talent et le mérite de notre compatriote. Selon M. Godfrain, Pape « représente un exemple magnifique d’accomplissement personnel où se conjuguent la volonté de l’homme, le talent du créateur, la compétence du gestionnaire et le dynamisme du chef d’entreprise ». C’était en présence du parrain de la « Françafrique », Jacques Foccart, de la secrétaire particulière de Mitterrand et de plusieurs autres invités français et africains.

Un businessman averti

Ce fut un jour que Grand Pape n’oubliera jamais et qu’il considère comme « l’un des temps forts de (sa) carrière ». Tout comme le jour où il a décroché tous les diplômes de son école. Ou quand il y est revenu pour y dispenser des cours… Des regrets ? « Des regrets, s’il y en a, c’est peut-être de ne pas avoir créé des milliers d’emplois en Afrique. Afin d’inverser la tendance de l’émigration clandestine. » Aussi, M. Ndiaye est-il en train de finaliser la construction d’une usine, une chaîne de fabrication au Sénégal, à Dakar, dans le domaine industriel de la Sodida plus précisément. Avec une société enregistrée sous le régime d’une Entreprise franche d’exportation (Efe), agréée et suivie par l’Apix et qui va produire dans le haut de gamme made in Africa. On va y confectionner des chemises, des pantalons, des vestes et autres accessoires. Comme on le ferait dans n’importe quel pays d’Asie. M. Ndiaye voudrait que le Sénégal et l’Afrique en général deviennent des destinations de délocalisation de la production, dans la confection-textile en particulier. Ensuite, il veut permettre aux créateurs africains de disposer d’une unité de production industrielle aux normes internationales pour la confection de leurs modèles. Enfin, à l’endroit de ses cadets entrepreneurs, Grand Pape prodigue des conseils « de rigueur dans le travail, de recherche de la perfection, de s’investir dans le progrès, de bannir la facilité et de viser l’excellence ».

 
 
 
 
   
 
 
 
 
 
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