Honorable M.L. Diallo: «Intégrer la RSE dans les plans globaux de développement…»

Renforcer l’état de Droit et la transparence, c’est la seule voie pour permettre d’éviter la malédiction des matières premières et une gestion macroéconomique hasardeuse des ressources minérales, selon le député Mamadou Lamine Diallo, Polytechnicien X-Mines Paris. Pour REUSSIR, le Président du Réseau des parlementaires pour la bonne gouvernance des ressources minières du Sénégal s’est prononcé sur les enjeux et implications de la RSE au Sénégal. Un levier de développement si toutes les parties prenantes jouent leur rôle.


Mamadou Lamine Diallo, Économiste et Financier

Comment se porte la RSE au Sénégal ?

Pour la RSE, je ne peux parler que pour les entreprises minières puisque c’est avec elles que nous collaborons dans le cadre du Réseau pour la bonne gouvernance dans les ressources minérales (RGM). Je dois avouer, pour être précis, que le RGM, avec l’appui de la Banque Mondiale, a engagé une étude sur les fonds sociaux des firmes minières et pétrolières. L’étude sera terminée d’ici quelques semaines, Inchallah ! (Ndlr : entretien fait le 14 novembre). Ainsi, nous aurons une idée plus précise des montants alloués dans les fonds sociaux des RSE et aussi ce à quoi ils servent. Pour le moment, comme éléments précis et chiffrés, nous n’avons que ce que Téranga Gold nous a donnés dans son dernier Rapport RSE. Soit environ 0,8% du chiffre d’affaires qui a été consacré en 2013 à la RSE selon des modalités bien particulières. Il y a aussi la SEPHOS qui a fourni quelques 60 millions FCFA à deux communes du département de Tivaouane.

Mais, il nous faut une idée beaucoup plus précise de ce qu’est la RSE. Et nous y travaillons pour deux raisons. D’abord, clarifier le rôle de la RSE dans la politique globale de développement du pays. Lors de nos tournées dans les différentes régions minières du pays, nous constatons une grande confusion sur la responsabilité des firmes minières pour le développement social, économique et environnemental dans les régions où elles opèrent. A mon avis, c’est même une erreur. Il faut rappeler à ces populations que le développement de ces localités incombe à l’Etat. Ensuite, il y a les Collectivités locales, puis les entreprises minières et aussi les populations. On ne doit exclure aucune partie prenante de ce programme. Donc, nous avons 5 grands acteurs intervenant dans le développement économique et social, si on distingue les communes des conseils départementaux. Naturellement il y a aussi la Coopération internationale, gérée par l’Etat ou les ONG. Sur ce point, il faut une clarification. Ensuite, c’est un débat en cours, est-ce qu’il faut légiférer sur la RSE ? ENDA Tiers monde a tenu un atelier, il y a quelques mois, où la question a été débattue.

«Le gouvernement et les forces vives doivent s’entendre sur une politique minière. Là, on aura une idée plus claire sur comment la mine va s’articuler au développement local de ces zones périphériques»

Qu’en pense le RGM ?

Au RGM, nous n’avons pas de point de vue particulier. Mais à mon avis, légiférer serait compliqué parce qu’il n’y a pas que les entreprises minières et pétrolières. Il y a aussi les autres entreprises. Toutefois, il est important de savoir quel rôle donner à la RSE ? J’avoue qu’il y a un point qui me parait être minimal que nous avons constaté, récemment, quand nous étions allés au Ghana. La société Kosmos Energie, le principal opérateur pétrolier du pays et qui même commence à opérer au Sénégal, a entrepris un programme d’alimentation en eau potable pour 30 000 personnes. Pour moi, honnêtement, c’est le premier programme auquel il faut s’attaquer. Parce que l’eau, c’est la vie. Dieu dit dans le Coran : «Nous avons, à partir de l’eau, donné vie à toute chose». Je milite pour un programme de base permettant de s’assurer que l’eau potable arrive dans les zones où opèrent les firmes minières et pétrolières. Si on le fait, ce serait vraiment un pas en avant.

A partir de là, nous pouvons réfléchir sur comment intégrer la RSE dans les plans globaux de développement qui dépendent du gouvernement. En 2012, la BCEAO a publié un Rapport public qui montre que le secteur minier, dans beaucoup de pays de l’UEMOA, s’est développé sur la dernière décennie mais n’a pas contribué à réduire significativement la pauvreté, encore moins le développement économique et social des pays.

Avez-vous les moyens de bien défendre les intérêts des Sénégalais au Parlement face aux multinationales dans les négociations de concessions ?

Vous abordez plusieurs problèmes. La première question est fondamentale. Quel est l’apport de la mine dans le développement économique et social de nos pays ? Une question à laquelle le gouvernement doit répondre. Le Sénégal doit se doter d’une politique minière. En réalité, avant même de discuter du Code minier, on aurait dû discuter de la politique minière. A mon avis, le gouvernement et les forces vives doivent s’entendre sur une politique minière. Là, on aura une idée plus claire sur comment la mine va s’articuler au développement local de ces zones périphériques. Maintenant, sommes-nous outillés pour discuter avec les firmes minières ? Et qui ? D’abord, ceux qui doivent discuter, c’est l’Etat, l’Administration et les politiques. Sachez que les firmes minières sont adossées à des pays puissants. Il est clair que les contrats signés avec ces firmes, il y  a un net désavantage des pays en développement. C’est pourquoi d’ailleurs, la Banque Mondiale a mis au point des outils de renforcement des capacités des administrations à bien négocier les contrats miniers.

Et le rôle des députés dans tout ça ?

C’est le second point que le Ghana a expérimenté et qu’au Sénégal, on n’est pas prêt à faire. Là-bas, pour l’approbation des contrats miniers, le dernier mot revient à l’Assemblée Nationale qui donne son accord pour la ratification. Evidemment, cela renforce la surveillance et la défense de l’intérêt national surtout que tout ce processus est public et transparent. Cela permet à la Société Civile et aux ONG  d’intervenir et de donner leurs opinions. Il est vrai qu’il faut renforcer nos capacités. C’est la raison de la création du RGM avec une cinquantaine de députés. Et l’un des objectifs est de renforcer les capacités des députés ainsi que leur information. Et on le voit sur le terrain, c’est de véritables découvertes pour les députés qui se rendent compte, par exemple dans l’exploitation de l’or, que de gros investissements y ont été réalisés et que c’est de la haute technologie. C’est le cas aussi dans la production du zircon. Donc, il faut former plus de gens, plus de jeunes. Je suis content qu’il y ait beaucoup de Sénégalais dans ces entreprises minières dont certaines sont dirigées par des Sénégalais.

Dans moins de 5 ans, le Sénégal va devenir producteur de pétrole. Ne doit-on pas avoir peur de la «malédiction des matières premières» qui avait, jusque-là, épargné notre pays ?

Il y a trois problèmes posés. Un, on va devenir un pays pétrolier. Mais auparavant, il faut rappeler que le Sénégal a toujours produit un peu de pétrole et de gaz depuis les  années 60. C’est le fameux puits DN 14 qui en produisait pour la SAR. A Gadiaga aussi, Forteza produit du gaz, vendu à Sococim afin de produire de l’électricité. Donc, nous avons une expérience dans la production de pétrole. Aujourd’hui, les découvertes prometteuses de Cairn Energie et de Kosmos laissent penser que nous allons passer à un stade beaucoup plus élevé. Sachez que dans les années 80, on avait déjà découvert dans la zone du Dome Flore (Casamance), environ 100 millions de tonnes de pétrole mais non exploité jusqu’ici. En plus, c’est dans une zone que nous partageons avec la Guinée-Bissau. Donc, il faut savoir comment gérer ces nouvelles ressources ? Il y a deux autres problèmes à éviter…

Lesquels ?

Le premier, le plus grave, ce qu’on appelle «la malédiction des matières premières». Soit une exploitation des ressources minérales qui amène des conflits dans le pays et pouvant tourner à la guerre civile. Et la meilleure manière de l’éviter, c’est bien la transparence. Là, il faut saluer le fait que l’Etat ait accepté d’adhérer à l’Initiative ITIE. Avec la transparence, il faut avoir des institutions solides pour gérer les rentes pétrolière et minière. Ces institutions, c’est l’Assemblée nationale, la Société civile, des journalistes bien formés et spécialisés, ainsi que le renforcement des capacités de l’Administration. Troisièmement, adossé à cela, il nous faut avoir une politique pétrolière. Maintenant, l’autre problème à éviter est ce qu’on appelle «la maladie hollandaise», c’est-à-dire qu’il faut une bonne gestion macroéconomique. Voilà, à mon avis, les trois problèmes importants qu’il va falloir gérer dans l’avenir. Il faut ajouter aussi une politique de bon voisinage, les ressources pouvant se trouver dans des zones frontières.

Quels sont les autres maux du Sénégal dans le domaine de l’environnement ?

Sans prétendre être spécialiste de la question, au Sénégal, il y a trois aspects en matière de problèmes environnementaux. Le premier et plus visible, c’est l’avancée de la mer notamment à Rufisque et Saly. St-Louis, c’est un autre débat avec la brèche ouverte par Maître Wade. Le 2ème problème environnemental, c’est la baisse des ressources forestières. Certains pensent que ce pillage de nos ressources se prolonge jusqu’en Gambie. Un vrai problème auquel l’Etat doit s’attaquer. Le 3ème point, c’est notre contribution au réchauffement climatique quand bien même elle est marginale dans notre pays et même en Afrique en général. L’enjeu, pour nous, c’est que la communauté internationale reconnaisse notre droit à une industrialisation qui préserve l’environnement.

«Il faut éviter «la malédiction des matières premières», c’est-à-dire une exploitation des ressources minérales qui amène des conflits dans le pays et pouvant tourner à la guerre civile. Et la meilleure manière de l’éviter, c’est la transparence…»

Qu’attendez-vous comme décision majeure de la COP21 de Paris. La voix de l’Afrique en général et du Sénégal pourra-t-elle être entendue ?
Vous savez, moi je suis très prudent pour ce genre de grand’messe pour y avoir participé à des degrés et positions divers. Il y aura, sans doute, une avancée sur des accords entre les Etats pour limiter les émissions de carbone. Je doute qu’ils soient contraignants au niveau souhaité par les scientifiques dont les travaux sur la hausse de la température de la Terre doivent être pris au sérieux. Vous savez, les questions internationales, c’est toujours une question de rapport de force.

S’agissant de la compensation financière attendue par les pays en développement, je suis encore plus prudent. J’ai encore en tête le fameux 0,7% du PNB des pays riches à affecter à l’Aide Publique au Développement (APD), veille promesse des années 70, jamais tenue. Pour moi, l’APD, ce n’est pas la voie pour se développer. Ce n’est pas son rôle, ni sa mission. Encore une fois il faut compter sur ses propres forces.  Compter sur le génie des femmes et des jeunes de ce pays pour résoudre la question de l’Energie. Le développement, c’est d’abord l’électricité, la formation dans les domaines de la science et de la technologie.

On entend souvent agiter la loi sur l’interdiction des sachets plastiques au Sénégal mais on attend toujours son entrée en vigueur. Où est-ce que ça bloque ?

Je pense que le gouvernement a pris une décision allant dans ce sens. Un projet de loi a été voté à l’Assemblée Nationale pour interdire les sachets en plastique. Le Ministre a entamé une campagne de sensibilisation. Cela me parait très important, expliquer aux populations les véritables enjeux. Il faut le faire et ensuite prendre les décrets d’application. Mon dernier mot, évidemment, sera un encouragement pour votre magazine, REUSSIR. Pour réussir, en quelque sorte TEKKI, il faut se libérer, être décomplexé, croire en son peuple et là, il n’y a rien à vous apprendre…

Amayi Badji
Amayi Badji /// Journaliste Reporter au Magazine RÉUSSIR

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