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Abdourahmane Sarr: «La dévaluation a dû nous être imposée »


Président du Centre d’études pour le financement du développement local (CEFDEL/MRLD), M. Abdourahmane Sarr, propose que la réforme du franc CFA passe par les monnaies complémentaires. Dans cette interview accordée à Loretlargent.info, il présente un diagnostic sans complaisance des enjeux du CFA.


Pourquoi le franc CFA a-t-il été dévalué par la France en 1994?

Le FCFA a été dévalué en 1994 parce qu’il était surévalué. Nous n’arrivions plus à financer les déficits de notre balance des paiements, les réserves de change nécessaires au maintien par nous-mêmes de notre parité de change étaient presque épuisées, et nous avions un endettement extérieur insoutenable que nous n’arrivions plus à honorer correctement.  La baisse des prix de nos produits exportés ainsi que nos déficits budgétaires élevés contribuaient à nos déficits commerciaux, à notre endettement extérieur, et aux déficits de notre balance des paiements. Pour toutes ces raisons, et à des degrés divers selon les pays, le niveau de notre monnaie était trop élevé pour assurer la soutenabilité de notre position extérieure.

Devant l’austérité budgétaire insupportable comme seul moyen de réduire nos déficits, l’endettement ayant atteint ses limites, la dévaluation était devenue nécessaire. Lorsqu’on dévalue, les prix augmentent, les recettes budgétaires nominales aussi, et si les dépenses publiques n’augmentent pas proportionnellement, on a une réduction du déficit budgétaire souhaité ainsi qu’une dépréciation du taux de change réel sans déflation. Par ailleurs, la dévaluation peut contribuer à améliorer la compétitivité des exportations, réduire les importations, et stimuler la production locale contribuant ainsi à la soutenabilité de la position extérieure, surtout si elle s’accompagne d’allègements de dettes comme ce fut notre cas.

La dévaluation a dû nous être imposée puisqu’elle était nécessaire et nous n’avions pas pu assurer la coordination et le leadership qu’il fallait pour la décider collectivement. Les populations étaient essoufflées par l’ajustement budgétaire, et les bailleurs ne pouvaient plus financer, ni rééchelonner nos dettes extérieures. On peut dire que la dévaluation était une prise de responsabilité forcée et salutaire.

Quelles ont été les conséquences au niveau national et local?

La dévaluation nous a permis de renouer avec la croissance, d’assainir nos finances publiques, et d’obtenir des annulations de dettes extérieures qui ont amélioré notre cadre macroéconomique. Un pays comme la Grèce qui a choisi de rester dans l’euro et de continuer l’austérité malgré un référendum contre, donnerait beaucoup pour voir une partie de sa dette publique extérieure effacée. Les institutions internationales la réclament d’ailleurs. De plus, il n’est pas dit que des réformes structurelles seront rapides et suffisantes pour que la Grèce soit compétitive dans la zone euro. Une sortie de la Grèce de l’euro pourrait être nécessaire si elle voulait en finir avec l’austérité et retrouver sa compétitivité. C’est ce que nous avons fait avec la dévaluation en 1994 après plusieurs années d’austérité et elle a été une réussite par rapport au statu quo de l’époque.

Cette politique de dévaluation monétaire a-t-elle fonctionné et pourquoi ?

La dévaluation a fonctionné comme mécanisme d’ajustement. Cependant, les pays de l’UEMOA auraient dû en même temps décrocher du Franc Français et donc à terme de l’Euro, car cette monnaie représente les fondamentaux de l’Europe, et particulièrement d’une Allemagne très productive et compétitive. Les Grecs ne diront pas le contraire, les Français non plus. La forte appréciation de l’euro dans les années 2000 qui est en partie à l’origine de la crise de la zone euro, a eu les mêmes conséquences – sinon pires – que dans la zone FCFA, qui est moins compétitive que ses partenaires européens. La croissance est redevenue faible, les exportations stagnantes, et les importations en provenance de l’Europe et d’autres pays d’Asie dont la Chine en hausse. Tout ceci a favorisé le chômage et l’émigration de notre jeunesse vers l’Europe. C’est grâce à cette émigration et les transferts de ces migrants que la valeur de notre monnaie est aujourd’hui considérée en conformité avec nos fondamentaux, sinon nous aurions besoin d’une dévaluation. Il s’agit là de fondamentaux indésirables.

Le FCFA joue son rôle de monnaie, mais elle est trop forte et trop rigide. C’est une unité de compte, une réserve de valeur, et un moyen d’échange stable car arrimée à une monnaie stable. La zone FCFA étant en parité fixe, elle permet d’imposer une discipline budgétaire et monétaire. Une discipline monétaire, car la planche à billets en régime de change fixe peut créer une inflation avec comme conséquence une appréciation du taux de change réel. Ceci se traduit facilement en des importations excessives, une perte de compétitivité des exportations, et à l’épuisement des réserves de changes pour assurer une parité avec à terme une dévaluation. De même, une indiscipline budgétaire en régime de change fixe, en alimentant la demande, peut contribuer aux déficits commerciaux, à l’endettement extérieur, à l’éviction du secteur privé pour financer les déficits publics, avec à terme l’épuisement des réserves de change nécessaires au maintien d’une parité fixe pour finir avec une dévaluation.

La fixité du FCFA a donc permis aux Etats de l’UEMOA de maintenir une discipline budgétaire relative ainsi qu’une discipline monétaire que des États fragiles sans une entité politique unifiée crédible auraient pu ne pas pouvoir réaliser. En vérité, sans l’influence de la France et des institutions internationales, je ne suis pas sûr que les pays de  l’UEMOA seraient restés ensemble au vu de leurs réalités politiques. On a vu ce qui s’est passé en Côte d’Ivoire. Il suffit aussi de voir le sort de la monnaie CEDEAO en gestation qui n’arrive pas à voir le jour.

Nous avons pu préserver notre union et notre monnaie commune, ce qui est une bonne chose. Il nous faut maintenant envisager l’avenir avec sérénité et réformer le FCFA.

Pensez-vous qu’il faut plutôt abandonner le FCFA ou le réformer ?

Il faut réformer le FCFA et changer son nom. La seule chose qui différencie le FCFA d’une autre monnaie à parité fixe est le fait qu’une partie de nos réserves de change soit au trésor français et que nous avons en contrepartie une convertibilité théoriquement illimitée et un représentant français dans nos instances. Je dis bien théoriquement, car nous savons tous qu’en cas de nécessité, c’est une dévaluation qui va régler le problème comme en 1994, et pas la France qui a ses propres soucis budgétaires et n’a plus de banque centrale pour nous donner des euros. Cela veut dire véritablement que la France ne fait que nous maintenir ensemble, ce qui a pu nous être bénéfique comme noté plus haut, mais elle en tire aussi certainement des avantages politiques et dans une certaine mesure financiers.

La France a joué pour nous le rôle d’un état fédéral que nous n’avons pas et à une époque où nos marchés financiers étaient inexistants. De ce fait, par le biais du compte d’opérations, la France a pu certainement financer les besoins budgétaires de nos états à des taux concessionnels dans la mesure où nous n’avions pas de politique monétaire à cause du choix de discipline monétaire qu’impose la parité fixe. Par ce biais, nous nous sommes également volontairement maintenus dans une position de dépendance et d’asservissement dans la mesure où nos états n’ont pas toujours eu une discipline budgétaire avec comme conséquence un endettement extérieur insoutenable. Nos états ont également mené de mauvaises politiques économiques accompagnées d’une politique de crédits bancaires dirigés avec comme conséquences des faillites d’entreprises publiques et une crise bancaire. Il a fallu assainir nos banques et obtenir l’annulation de nos dettes pour repartir.

En somme, nous devons rester ensemble par nous-mêmes car nous avons déjà une monnaie commune et une banque centrale forte, des réserves de change suffisantes, et un cadre macroéconomique stable. Mais pour que cette option soit viable, il ne faudrait pas que cette monnaie soit unique comme l’euro qui ne sert plus les besoins de chacun des pays membres comme le reconnaissent beaucoup d’experts. Notre monnaie peut être commune mais pas unique. L’alternative serait que chaque pays crée sa propre monnaie pour accompagner son émergence. Notre monnaie commune doit être complétée par ce que j’appelle des monnaies nationales complémentaires dont les niveaux refléteront les fondamentaux des économies nationales et permettront l’inclusion financière de la majorité de nos populations.

Pourquoi cette option est-elle préférable ?

Tout d’abord, l’option de rester ensemble est préférable dans la mesure où elle nous permet d’avoir des économies d’échelle sur nos réserves de change, d’avoir une banque centrale forte et crédible qui ne dépendra pas du bon vouloir de politiciens d’un pays ou d’un groupe de pays, et enfin d’avoir un marché économique et financier commun avec des règles communes. Le régime de change de la monnaie commune peut être initialement fixe et modulable par rapport à un panier de monnaies à définir selon les besoins de l’économie régionale et de sa compétitivité extérieure. Cette option de rester ensemble peut s’étendre à la CEDEAO.

Ceci étant dit, pour éviter d’avoir le même problème que dans la zone euro qui a une monnaie unique, je suis pour une monnaie commune à l’UEMOA complétée par une monnaie nationale citoyenne unique pour chaque pays. Ceci serait à l’image de l’initiative de Chiang Mai en Asie où les pays membres contribuent à des réserves communes mais gardent leurs monnaies nationales. Nous avons déjà une monnaie commune, des réserves communes, et une banque centrale unique avec ses démembrements nationaux et des banques commerciales qui accompagnent ce système. Ce système n’atteint pas plus de 15% de nos populations et la valeur de la monnaie avec laquelle ce système travaille pourrait ne pas correspondre aux réalités économiques locales de chaque pays dans un contexte où la mobilité des facteurs de production et nos échanges sont limités.

Quelle pourrait être la solution pour que cette réforme puisse se faire ?

Cette réforme n’est pas difficile à faire. Il faut d’abord sortir nos réserves de change communes du trésor français et cela ne devrait pas poser de problème puisqu’il suffit de s’entendre sur les modalités financières. Il s’agit d’une négociation politique. Le niveau actuel de nos réserves de change nous permet d’assurer la parité de notre monnaie avec l’euro sans la garantie de la France. Nous pourrons ensuite décider du régime de convertibilité de notre monnaie par rapport aux mouvements de capitaux de notre balance des paiements. Ce régime est libre avec la France, et on peut y mettre un terme pour avoir le même régime avec tous les pays.

Nous pourrons ensuite changer le mécanisme de fixation de notre parité par rapport à un panier de monnaies si nous voulons préserver les avantages d’une parité fixe sans l’inconvénient de rigidité et apprendre à gérer des fluctuations pour à terme flotter. C’est un problème technique qui peut être décidé à tout moment par nos autorités et notre banque centrale est tout à fait prête à gérer cette transition.

En quoi une monnaie locale pourrait compléter l’utilisation du FCFA ?

La mise en place de monnaies nationales citoyennes ne change rien au fonctionnement du système financier classique que je viens de décrire et c’est là tout l’intérêt. Il suffit de mettre en place une société fiduciaire nationale dans chaque pays qui va agir pour le compte des membres du dispositif (individus et entreprises). Les membres du dispositif vont acheter la monnaie citoyenne chez la société fiduciaire à un taux de change à convenir par rapport à la monnaie UEMOA. Cette société fiduciaire détiendra de ce fait des réserves en monnaie UEMOA et pourra pour le compte des membres émettre de la monnaie citoyenne sans contrepartie en monnaie UEMOA sous forme de crédit aux membres et à titre non onéreux. Ces crédits sans contrepartie que ferait la fiducie pour le compte des membres seront l’équivalent de crédits inter-entreprises ou entre citoyens et entreprises sur des biens et services existants ou futurs. Ce mécanisme va favoriser l’inclusion financière et l’accès au crédit actuellement difficile et coûteux et va participer à soutenir la demande dans un moyen d’échange potentiellement plus faible dans un contexte de sous-utilisation des capacités.

Par ailleurs, il faut savoir que le système bancaire en zone UEMOA a des excédents de liquidités qu’il n’arrive pas à prêter au secteur privé. Ces excédents de liquidités, ainsi que la monnaie en circulation non bancarisée, ont leurs contreparties dans les réserves de change de la banque centrale. Si les banques réussissaient à bancariser la population et à prêter ces liquidités, le secteur privé aurait une option sur l’utilisation des réserves de change et pourrait avoir un rendement plus élevé sur ces réserves que la banque centrale sans affecter leur niveau. La société fiduciaire proposée, par son mode de fonctionnement, pourra bancariser toute la population et investir ses réserves en monnaie UEMOA dont la contrepartie est dans les réserves de change de la BCEAO pour le compte des membres en partenariat avec les banques classiques et les états dans des projets, notamment d’infrastructures, rentables. Le rendement sur ces projets couvrirait ses coûts.

Comment fonctionnerait-elle?

Ce moyen d’échange (sous forme papier et électronique) serait une monnaie complémentaire que les populations achèteraient et utiliseraient dans leurs échanges de tous les jours, épargnant ainsi la monnaie officielle non nécessaire à cet effet.  Ce moyen d’échange qui serait émis et qu’on pourrait appeler SEN au Sénégal n’aurait pas cours légal et libératoire, attributs exclusifs de la monnaie officielle UEMOA. Elle ne sera qu’un moyen d’échange et d’octroi de crédit entre membres et pour leur compte par une société fiduciaire dont les membres participeront à la gouvernance. De ce fait,  le SEN ne concurrencerait pas la monnaie UEMOA et la société fiduciaire serait en dehors du champ des activités bancaires régies par la banque centrale bien que sous supervision de l’état.

En émettant le SEN acheté ou obtenu à crédit à un taux de change plus faible (2 SEN pour 1 monnaie 1 FCFA par exemple) et potentiellement flottant, le SEN serait dévalué par rapport à la monnaie UEMOA. Il pourrait ainsi favoriser la jonction entre les capacités locales sous-utilisées et les besoins locaux dans des conditions de stabilité des prix (sans générer d’inflation). La monnaie UEMOA serait dans ce schéma une unité de compte et une monnaie commune accompagnée dans chaque pays de l’équivalent du SEN comme monnaie nationale complémentaire et compétitive sous le contrôle de citoyens financièrement inclus. Nous monétiserons ainsi nos économies sans créer de nouvelles banques centrales. Nous pourrons au besoin comme je l’ai déjà dit avoir une unité de compte commune dans le cadre de la CEDEAO pour gérer nos échanges sous régionaux et à travers elle nos échanges internationaux.

Des expériences en cours dans le monde nous montrent que ce que nous disons est possible. Les expériences de monnaies complémentaires à travers le monde (WIR Bank, etc….), et l’expérience de l’Irlande et de l’Ecosse où la monnaie physique qui circule n’est visuellement pas la livre sterling, nous démontrent qu’on peut avoir une monnaie nationale complémentaire (papier et électronique) à côté d’une monnaie officielle en y ajoutant notre propre touche. A défaut, il faudra que chacun de nos pays suive l’exemple de l’Angleterre, c’est-à-dire conserver sa propre monnaie pour accompagner l’émergence et le progrès social.

Loretlargent.info

Oumar Fédior
Oumar Fédior /// Journaliste Reporter au Magazine RÉUSSIR

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